Formule clean : jusqu’où peut-on aller dans la naturalité d’un complément alimentaire ?
Liste d’ingrédients courte, excipients réduits au minimum, arômes naturels, absence de colorants controversés… La recherche de naturalité s’est imposée dans le secteur des compléments alimentaires. Pour les marques, proposer une formule clean peut ainsi devenir un véritable parti pris lors du développement d’un produit.
Mais que recouvre réellement cette notion ? Contrairement à certaines mentions réglementées, le clean label ne correspond pas à un cahier des charges unique définissant ce qui serait clean ou ne le serait pas. Surtout, retirer un ingrédient d’une formule n’est jamais un geste anodin.
Un excipient facilite la fabrication. Un arôme masque l’amertume d’un actif. Un conservateur contribue à la maîtrise du risque microbiologique. L’enveloppe d’une gélule influence elle-même certaines caractéristiques du produit.
Formuler clean ne consiste donc pas simplement à supprimer des ingrédients : il faut trouver le juste équilibre entre naturalité, technicité, stabilité et expérience utilisateur.
Clean label : de quoi parle-t-on exactement ?
Le terme clean label répond avant tout à une attente de simplicité et de transparence : des ingrédients compréhensibles, une composition relativement courte et la limitation de certains additifs.
Il faut cependant distinguer cette tendance des exigences réglementaires applicables aux compléments alimentaires. Dans l'Union européenne, les additifs pouvant être employés sont encadrés par le règlement (CE) n° 1333/2008. Leur autorisation repose notamment sur leur sécurité, l’existence d’un besoin technologique et l’absence de tromperie du consommateur.
Autrement dit, la présence d’un additif autorisé ne suffit pas à caractériser un produit de mauvaise qualité. Inversement, une liste d’ingrédients très courte ne garantit pas à elle seule la pertinence d’une formulation.
La réflexion est donc plus intéressante lorsqu’elle porte sur une autre question : chaque composant présent dans la formule a-t-il une véritable utilité ?
C’est là que commence réellement le travail de formulation.
Les excipients sont-ils incompatibles avec une formule clean ?
Dans l’imaginaire collectif, l’excipient est parfois perçu comme un ingrédient superflu. Pourtant, en formulation, il peut remplir une fonction très concrète.
Selon la galénique et les matières premières utilisées, les excipients peuvent notamment contribuer à améliorer l’écoulement d’une poudre, éviter son agglomération, obtenir une répartition homogène des ingrédients ou faciliter la fabrication d’un comprimé.
Prenons une gélule contenant plusieurs actifs à des concentrations très différentes. Il ne suffit pas de mélanger les poudres et de les encapsuler. Le mélange doit rester suffisamment homogène pour que chaque unité délivre la quantité attendue. Certaines matières premières présentent par ailleurs de mauvaises propriétés d’écoulement ou sont sensibles à l’humidité.
Dans ces situations, vouloir supprimer systématiquement les excipients peut déplacer le problème au lieu de le résoudre.
Une démarche clean consiste plutôt à les rationaliser : sélectionner ceux qui ont une fonction technologique justifiée, travailler leur quantité et rechercher, lorsque cela est techniquement pertinent, des alternatives compatibles avec le positionnement du produit.
Le bon excipient n’est donc pas forcément celui que l’on supprime, mais celui dont on peut expliquer la présence.
Arômes et édulcorants : quand la naturalité rencontre la réalité du goût
La question devient encore plus évidente avec les compléments à boire, les poudres, les sticks, les gummies ou certaines formes liquides.
De nombreux actifs possèdent naturellement une saveur difficile : amertume, acidité prononcée, notes végétales puissantes ou arrière-goût métallique. Or un complément alimentaire n’est utile que s’il est effectivement consommé selon les recommandations prévues.
Le formulateur doit alors arbitrer entre profil sensoriel et composition.
Les arômes naturels constituent une possibilité, mais le terme "naturel" répond lui-même à des règles précises. En Europe, le règlement (CE) n° 1334/2008 définit notamment les conditions permettant d'utiliser cette qualification. Lorsqu'une source précise est mise en avant dans la dénomination d'un arôme naturel, au moins 95% de la partie aromatisante doit provenir de cette source pour utiliser la désignation correspondante.
Même logique pour les édulcorants. Leur sélection dépend du goût recherché, de la galénique, des quantités nécessaires et du positionnement de la marque.
Une formulation clean ne consiste donc pas nécessairement à rechercher un produit totalement dépourvu d’arôme ou d’édulcorant. Elle peut aussi consister à limiter leur utilisation au strict nécessaire tout en maintenant une expérience suffisamment agréable pour favoriser la régularité de prise.
L’enveloppe de la gélule fait elle aussi partie de la formule
Lorsqu’on parle de naturalité, l’attention se concentre souvent sur ce qui se trouve dans la gélule. Pourtant, son enveloppe mérite tout autant d’être considérée.
La gélatine reste largement utilisée, mais différentes solutions d’origine non animale permettent aujourd’hui de répondre aux attentes des consommateurs végétariens ou végans. Parmi elles figurent notamment les enveloppes à base d’HPMC (hydroxypropylméthylcellulose) ou de pullulan.
Le pullulane, par exemple, est un polysaccharide obtenu par fermentation. Dans sa réévaluation publiée en 2025, l’EFSA a conclu que son procédé de fabrication évalué ne soulevait pas de problème de sécurité et n'a pas identifié de préoccupation génotoxique. (EFSA)
Mais ici encore, "végétal "et "clean" ne doivent pas devenir des raccourcis.
Le choix de l’enveloppe dépend également des caractéristiques des actifs, de leur sensibilité à l’humidité, du comportement de la gélule pendant le stockage, des contraintes industrielles et, bien entendu, du positionnement souhaité par la marque.
La galénique fait partie intégrante du développement d'une formule clean : elle ne peut pas être choisie uniquement pour la promesse affichée sur l'étiquette.
Peut-on vraiment formuler sans conservateurs ?
"Sans conservateurs" est une attente séduisante. Elle est également plus simple à satisfaire pour certains produits que pour d’autres.
Une poudre sèche ou une gélule ne présente pas les mêmes contraintes qu’un complément liquide. Dès qu’une formulation contient de l’eau disponible pour les micro-organismes, sa stabilité microbiologique devient un enjeu majeur.
C’est ici qu’intervient notamment l’activité de l’eau, ou aw. Elle ne mesure pas simplement la quantité totale d’eau présente dans un produit, mais la fraction disponible pour participer aux réactions et permettre le développement microbien.
À titre de repère, la FDA utilise une activité de l’eau de 0,85 comme seuil important dans le contrôle du développement des microorganismes pathogènes pour certaines catégories alimentaires. Elle rappelle également que de nombreux aliments présentant une aw supérieure à 0,95 offrent suffisamment d'humidité disponible pour permettre la croissance de bactéries, levures et moisissures. (U.S. Food and Drug Administration)
Le saviez-vous ?
Deux produits présentant une teneur en eau comparable peuvent avoir une activité de l’eau différente. C’est la disponibilité de cette eau, et non uniquement sa quantité, qui compte pour le développement microbien.
Supprimer un conservateur ne signifie donc pas simplement retirer une ligne de la liste des ingrédients. Selon la formule, cela peut nécessiter de travailler sur le pH, l’activité de l’eau, le procédé de fabrication, le conditionnement ou encore la durée de conservation.
Dans certains cas, la meilleure solution consiste même à repenser la galénique.
Une formule clean doit rester stable jusqu’à la fin de sa durée de vie
C’est probablement l’un des paradoxes les plus intéressants du clean label : simplifier une formule peut parfois complexifier considérablement sa mise au point.
Car le produit développé doit être satisfaisant le jour de sa fabrication, mais également plusieurs mois plus tard.
Un complément alimentaire est exposé à de nombreux facteurs susceptibles d'altérer ses caractéristiques : humidité, oxygène, lumière, température ou interactions entre ses différents constituants. Le choix du conditionnement peut alors devenir aussi important que certains choix réalisés dans la formule.
Une formule contenant des ingrédients sensibles à l’oxydation pourra, par exemple, nécessiter une protection accrue contre l’air et la lumière. Une poudre hygroscopique demandera une attention particulière à l’humidité et au système de fermeture.
Le développement doit donc raisonner formule, procédé et packaging comme un ensemble.
Réduire les excipients ou supprimer certains additifs peut être pertinent, à condition que le produit conserve les caractéristiques attendues pendant toute sa durée de vie.
La naturalité raisonnée plutôt que la course au "sans"
Sans colorant, sans conservateur, sans arôme artificiel, sans excipient…
L'accumulation des "sans" peut sembler être la voie la plus directe vers une formule clean. Pourtant, cette approche risque de faire oublier la question essentielle : la formule obtenue est-elle réellement meilleure et adaptée à son usage ?
Une approche plus pertinente consiste à partir du produit que l’on souhaite développer.
Quelle est sa cible ? Quel bénéfice recherche-t-on ? Quelle dose d’actifs doit être apportée ? Quelle galénique sera la plus adaptée ? Quelles sont les contraintes de stabilité ? Quel profil sensoriel est acceptable ? Quelle durée de conservation vise-t-on ?
Ce n’est qu’ensuite que chaque ingrédient peut être interrogé : est-il nécessaire, à quelle dose et existe-t-il une alternative plus cohérente avec le positionnement recherché ?
La formulation clean devient alors une démarche de sobriété raisonnée, plutôt qu’une simple liste d’ingrédients interdits.
Pour une marque de compléments alimentaires, c’est aussi tout l’intérêt de travailler avec un laboratoire capable d’intégrer dès le développement les contraintes réglementaires, technologiques et industrielles. L’objectif n’est pas de concevoir la formule qui comporte le moins d’ingrédients possible, mais la formule la plus simple possible sans compromettre sa qualité, sa stabilité ni son utilisation.
Sources
- Règlement (CE) n° 1333/2008 relatif aux additifs alimentaires, Parlement européen et Conseil de l’Union européenne.
- Règlement (CE) n° 1334/2008 relatif aux arômes et ingrédients alimentaires possédant des propriétés aromatisantes, Parlement européen et Conseil de l’Union européenne.
- EFSA Panel on Food Additives and Flavourings (2025). Re-evaluation of pullulan (E 1204) as a food additive and new application for its extension of use. EFSA Journal, 23(3), e9267.
- FDA – Water Activity (aw) in Foods.